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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 08:00

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A PROPOS DE L'HISTOIRE

DU SIGNE DE LA CROIX.1

 

Hiéromoine Nicolas (Molinier)

 

L'objet de ce travail n'est pas de faire l'historique de la croix comme signe en général, ni même de ses représentations, pas plus que d'étudier les significations possibles de ce symbole. Plus modestement, il s'agit de rassembler, à l'usage des fidèles orthodoxes, ce que nous croyons savoir de l'histoire de la signation, acte par lequel les chrétiens font le signe de la croix sur eux-mêmes.

 

Le signe en forme de croix tracé sur le front est un des rites les plus antiques de l'Eglise. Comme pour la plupart de ceux-ci, il pose bien des énigmes à celui qui entreprend de rendre compte de sa pratique et de son développement au cours de l'histoire. Le lecteur jugera s'il est possible, en rassemblant, comme ici, des renseignements épars dans la littérature patristique et liturgique, et en collationnant des études savantes, de parvenir à une vision moins imprécise. Cet exorde avoue suffisamment notre ignorance de bien des aspects du sujet abordé.

 

Ajoutons que les différences d'usages dans la manière de se signer ont été, parmi d'autres, une pomme de discorde entre les églises orthodoxes et l'occident latin. Rien ne serait plus détestable que de reproduire et de prolonger les vaines et subjectives considérations d'une mauvaise apologétique. La question, en effet, n'est

pas de savoir si l'on doit se signer à main ouverte, avec deux ou trois doigts, de droite à gauche ou inversement, ni même d'évaluer les justifications théologiques a

posteriori de telle ou telle pratique2. Il s'agit bien plutôt d'examiner si celui qui se

signe participe par cet acte, de façon vivante, à la présence du Crucifié-Ressuscité.

Communie-t-il à ce don avec une foi et un amour qui le portent à partager le sort du

Serviteur pour parvenir en Lui à la Gloire?

 

L'honneur et la dignité du signe de la croix est le bienfait spirituel que l'on en tire et non ses règles d'accomplissement3.

Cela est d'autant plus vrai que la signation, comme geste, n'est pas spécifiquement chrétienne4. Pas plus d'ailleurs que la forme de la croix, symbole de

 

1 Les moyens techniques dont nous disposons ne nous ont pas permis, dans les rares citation grecques que nous avons faites, de marquer les esprits, les accents et les iotas souscrits. Le lecteur helléniste voudra bien nous en excuser. Il y remédiera aisément par lui-même.

2 On verra d’ailleurs plus bas que l’on a appliqué des “justificatifs théologiques” également orthodoxes à des pratiques

contradictoires. On trouvera là une raison supplémentaire d’évoque avec gratitude Evagre le Pontique : “La science du Christ a besoin non d’une âme dialecticienne, mais d’une âme voyante.” Evagre, Kephalaia gnostika, IV, 90.

3 “Si on contemple ce qui n’apparaît pas par le moyen de ce qui apparaît, selon ce qui est écrit (Rm. 1,20), à beaucoup plus forte raison, par le moyen des choses qui n’apparaissent pas, ceux qui s’élèvent à la vie spirituelle auront l’intelligence de ce qui apparaît. La vue symbolique (sumbolikh qewria) des choses intelligibles par le moyen des choses visibles est science spirituelle et intellection des choses visibles par les invisibles.” Maxime le Confesseur,

Mystagogie, II, P.G., 91, 669 D.

4 C. Vogel, La Signation dans l’Eglise des premiers siècles, La Maison-Dieu, 75, 1963, p. 43, note 26.

2

bonheur que l'on retrouve sur des sceaux, des pendentifs, des stèles bien avant l'ère chrétienne5. Ce fait, cependant, ne permet pas de conclure que les fidèles du Christ auraient emprunté aux cultes païens. Ils se sont plutôt montré les héritiers de la tradition messianique juive, comme nous allons le voir. Aussi convient-il, avant

d'étudier le signe de la croix, le Tau, de s'attarder un peu sur le signe du Tav.

 

Le signe du Tav6.

Il semble que, dans les toutes premières communautés judéo-chrétiennes,

les fidèles traçaient sur leur front une marque qui évoquait autre chose que le bois de la croix. En effet, le livre d'Ezéchiel7 annonce que les membres de la communauté messianique seront marqués8 au front du signe du Tav9. Le Tav hébreu, dernière lettre de l'alphabet, désigne Dieu à la manière dont l'Oméga le fait en grec. Cette lettre Tav pouvait, au temps du Christ, être représentée par le signe + ou le signe x10. Nous pouvons donc penser que le signe d'Ezéchiel en forme de croix, le sceau (sjragis), est bien le Nom du Père.

Ainsi, les premiers chrétiens, majoritairement d’origine juive, étaient marqués au front d’un Tav désignant le Nom de Yahwé au jour de leur baptême. La formule de saint Luc : "Celui qui ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut être mon disciple11" peut comporter une allusion liturgique au Tav en forme de croix marqué sur le front.

Cet usage chrétien du Nom de Yahwé ne paraîtra étrange qu'à ceux qui oublient que dans la communauté chrétienne primitive, comme le confesse une homélie du deuxième siècle, "le Nom du Père est le Fils12." Déjà, dans l'Apocalypse, le saint apôtre, évangéliste et théologien Jean voyait 144.000 personnes" qui avaient

 

5 “Several conclusions can be drawn from this brief survey. It must first be stated that copious documentation referring to the cross is available to the historian of religions. The cross is everywhere : in pre-vedic civilization ; in the Elamite world and Mesopotamian iconography, in the vast area of Aryan migrations and the cultures to which they gave birth, in China, in pre-Colombian and American Indian civilizations, among nonliterate people who are our contemporaries. Such universality shows that we are dealing with a basic phenomenon in the life of homo religiosus” Mircea Eliade,

The encyclopedia of religion, Cross (J. Ries), t.IV,1987, col.155-65.

6 Cf. Jean Daniélou, Les symboles chrétiens primitifs, Seuil, 1963, p. 143-152.

7 Ez. 9,4-6 : “Passe par le milieu de la ville, par le milieu de Jérusalem, et marque d’un Tav le front des hommes…, de quiconque porte sur lui le Tav, n’approchez pas.”

8 Ezéchiel utilise symboliquement une réalité de l’Antiquité : l’habitude de marquer les esclaves.

9 Il est fort probable qu’au temps du Christ, les Esséniens, qui prétendaient constituer la communauté eschatologique, portaient au front la lettre Tav. Cf. J. Daniélou, Les manuscrits de la Mer morte et les origines du Christianisme, Paris,

1957, p.100-102.

10 On le rencontre sous cette forme dans les ossuaires palestiniens du 1er siècle de notre ère. Cf. B. Bagati, Osservatore Romano, 6 août 1960. Mme Françoise Jeanlin, de l’Institut St Serge, nous signale à ce sujet l’étude de M. Hadas-Lebel,

Histoire de la langue hébraïque, P.O.F., 1986, p. 25-31.

11 Lc 14, 27.

12 Evangile de Vérité, 38,5, ed. Ch. Puech, G. Quispel et M. Malinine, Zurich, 1956.

3

le Nom de l'Agneau et celui de son Père écrits sur le front13." Le Tav des premiers

Chrétiens désignait le Verbe-Nom du Père, et signifiait qu'ils lui étaient consacrés.

Lorsque les communautés devinrent majoritairement grecques, le Tav devint Tau et fut naturellement interprété autrement14. Il fut compris comme la croix du Christ d'autant plus aisément que de nombreux passages des épîtres de saint Paul la mentionnent à la fois comme un sujet de gloire pour le chrétien et comme l'emblème de la rédemption de l'homme. Le signe de la croix est apparu à l'origine

non comme une allusion à la passion du Christ, mais comme une désignation de la

Gloire divine révélée dans le Verbe. Même lorsqu'il sera référé à la croix sur laquelle est mort le Christ, celle-ci sera considérée comme l'expression de la puissance divine qui agit par cette mort. Les quatre bras de la croix montreront le caractère cosmique15 de cette action salvatrice.

 

Le signe de la croix.

Le signe de la croix se discerne d'abord, nous venons de le voir, dans les

rites baptismaux. Dès le début du III ème siècle, en Afrique et à Rome, l'imposition

de ce signe constitue traditionnellement le premier rite de l'initiation conféré aux

catéchumènes16. Il est une marque indélébile17 et sainte de l'appartenance au Christ. Il est, selon l'expression de Clément d'Alexandrie "tou kuriakou shmeiou tupoV.18" On

comprend que chacun soit attentif à le garder pur. Saint Cyprien encourageait les

martyrs en leur disant :"Que ton front soit fortifié, afin que la marque de Dieu soit

préservée intacte.19" Le même constatait que, chez ceux qui n'avaient pas faibli dans la persécution, "le front, purifié par le signe de la croix, ne pouvait pas souffrir la couronne de satan, mais se réservait pour la couronne du Seigneur.20" Il est inutile de préciser que le signe de la croix accompagnait aussi l'administration des autres sacrements.

 

13 Ap. 14,1.

14 Saint Cyprien : “La lettre grecque Tau, notre T, est la forme de la croix que le prophète prévoyait que nous porterions sur notre front.” Adversus Marcionem, III, 22. Origène : “…la forme de la lettre Tau présentait une  ressemblance avec la figure de la croix, ce qui contenait une prophétie du signe que les chrétiens font sur leur front, car tous les fidèles font ce signe en commençant toute action, particulièrement au début de la prière ou de la lecture de l’Ecriture sainte.” Selecta in Ezechiel, c.III. -Dans le même sens : Jérôme, In Ezech., IX,4.

15 Cf. J. Daniélou, Le symbolisme cosmique de la Croix, La Maison-Dieu, 75, 1963.

16 Ainsi Quodvultdeus, évêque africain de IV ème siècle, écrit : “Vous n’êtres pas encore nés à nouveau par le baptême , mais par le signe de croix, vous avez étés conçus dans le sein de l’Eglise.” Sur le Symbole, I,1.

17 “Le signe de croix avait une valeur durable, il semble que les fidèles le considéraient comme permanent, c’est du moins ce que l’on peut induire de la réponse faite par le conscrit Maximilien au proconsul d’Afrique en 295 : “Dion ad Maximilianum dixit : Milita et accipe signaculum, respondit : Non accipio signaculum, jam habeo signum Christi  domini mei…Dion ad officium dixit : Signetur, cumque reluctaret, respondit : Non accipio signum saeculi…non licet mihi plumbum colloportare post signum salutare Domini mei Jesu Christi filii Dei.” D.A.C.L., H. Leclercq, Croix, t.

III, col. 3140.

18 Stromates 1, VI, 11.

19 Epist., LVIII n.9.

20 De Lapsis, c.II.

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Les chrétiens avaient ainsi une claire conscience du fait que la croix était

le signe de leur consécration21. L'épitaphe d'Abercius (160-190?) parle des chrétiens

de Rome comme du "peuple qui a le sceau brillant.22" Ce sceau est le signe de la

croix glorieuse inscrit sur le front. Mais les disciples du Christ savaient qu'elle était

aussi l'arme défensive23, puissante24 et véritable25 de leur combat spirituel contre les

tentations démoniaques. C'est pourquoi ils ont aimé faire mémoire du salut reçu à

leur baptême en se signant sur le front avant leurs principales occupations. Un texte

gnostique, les Acta Ioannis (150-180), mentionne explicitement le signe de la croix26

appliqué sur le corps. Bien vite, cette signation a accompagné comme une bénédiction et une protection27 chaque acte de la vie quotidienne28.

Mais le signe de la croix a aussi été compris comme un exorcisme, une arme offensive pour mettre en fuite les démons et montrer la vanité de l'empire qu'ils prétendent exercer sur ce monde29. Telle était l'expérience des martyrs : les démons et les idoles païennes ne peuvent tenir devant la croix.

 

S'il en fallait une après tous les témoignages que nous venons de fournir, c'est chez Théodoret de Cyr que l'on trouverait la preuve de l'attachement du peuple

 

21 Il semble même, d’après le bienheureux Augustin, que certains chrétiens d’Afrique du nord aient orné leur front de la croix, tatouée ou peinte. Cf. H. Rondet, La croix sur le front, Recherches de Science religieuse, 42 (1954), p. 388-394. Cf. aussi Saint Pachôme qui ordonna à ses moines de porter “des cuculles sans poils semblables à celles que portent les enfants sur lesquelles il prescrivit d’imprimer au fer une marque de pourpre en forme de croix.” Pallade, Histoire Lausiaque, 32,3.

22 “Citoyen d’une ville distinguée, j’ai fait ce monument de mon vivant afin d’y avoir un jour une place pour mon corps. Je me nomme Abercius, je suis disciple d’un saint pasteur qui fait paître ses troupeaux de brebis sur les montagnes et dans les plaines, qui a de grands yeux, dont le regard atteint partout. C’est lui qui m’a enseigné les écritures sincères. C’est lui qui m’envoya à Rome contempler la majesté souveraine, et voir une reine aux vêtements d’or et aux chaussures d’or. Je vis là un peuple qui porte le sceau brillant (lampran sjrageidan econta)”. D.A.C.L.,

Abercius, t.1, col. 74.

23 “Si tu es tenté, signe-toi le front avec piété, car c’est là le signe de la Passion, connu et éprouvé contre le diable pourvu que tu le fasses avec foi, non pour être vu des hommes, mais en le présentant avec habileté comme un bouclier.” Hippolyte de Rome, Tradition Apostolique, S.C. 11 bis, Cerf, 1968, p. 135.

24 J. Daniélou, La charrue symbole de la croix, Recherche de Science Religieuse, T.42, 1954, p.201.

25 Car les païens accumulaient au cours de la journée, eux aussi, les signes destinés à conjurer le mauvais sort.

26 Acta Ioannis, ed. R.A. Lipsius-M. Bonnet, Acta apostol. apocrypha, II, 1, 1898.

27 Sévère de Gabala : “Un trésor non marqué du sceau est à la merci des voleurs, une brebis sans marque est à la merci des embuches.” Sur le Baptême, PG, XXXI, 432 c. Amphiloque d’Iconium : “Comme la brebis sans pasteur est à la merci des fauves et une proie toute préparée, ainsi l’âme qui n’a pas la sjragiV est à la merci des démons.” Sur la pécheresse, I, PG XXIX, 62b. Jean Chrysostome : “Et que nous soyons en voyage , à la maison, partout, la croix est un grand bien, une armure salutaire, un bouclier inexpugnable contre le démon.” Hom. Philip., III,13.

28 Tertullien : “A chaque pas, à chaque mouvement, en rentrant et en sortant, en revêtant nos vêtements ou en mettant nos chaussures, au bain, à table, quand on allume les lampes, en nous couchant, en nous asseyant, à toute occupation, nous marquons nos fronts du signe de la croix.” De corona mil., c. III. Mêmes idées chez saint Cyrille de Jérusalem Catéchèses, XIII, 36. Enfin, saint Jean Chrysostome : “Ce signe de la croix, qu’autrefois tout le monde avait en horreur, est maintenant si avidement recherché par tous, qu’on le retrouve partout : chez les gouvernants et chez leurs sujets, chez les hommes et chez les femmes, chez les personnes mariées et celles qui ne le sont pas, chez les esclaves et chez les hommes libres. Tous le tracent sans cesse sur la plus noble partie de la face humaine et le portent chaque jour gravé pour ainsi dire sur leurs fronts comme sur un pilier. Le voici à la sainte table, à l’ordination des prêtres, il resplendit avec le corps du Christ à la Cène mystique. Partout on peut le voir glorifié… Ainsi tout le monde recherche à l’envi ce don merveilleux, cette grâce indicible.” Quod Christus sit Deus, P. G., t.XLVIII, col.826.

29 “Grégoire le Thaumaturge entrant dans un temple païen “purifie l’air souillé de miasmes par le signe de la croix.”

Grégoire de Nysse, Vie de Grégoire le thaumaturge, P.G., XLVI, 916 A.

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chrétien à se signer et de la prégnance de cette habitude. Cet auteur nous rapporte

qu'au moment du danger, on vit Julien l'Apostat, se signer instinctivement30. Nous

pouvons, bien sûr, soupçonner Théodoret d'avoir un peu arrangé les choses. Il n'en

reste pas moins que nous avons là un témoignage supplémentaire de l'habitude

invétérée de se signer.

 

 

Le signe de la croix jusqu'aux VII-VIIIéme siècles.

 

On aura remarqué que, dans tous les passages cités, il est toujours question de signer le front. On remarquera aussi le fait que la Tradition Apostolique d'Hippolyte de Rome indique l'usage, dans la capitale de l'empire, d'une signation précédée d'une forme de soufflement fait dans la main31, réitération par le fidèle de l'exsufflation baptismale32. Cet usage paraît avoir connu une notable extension,

comme en témoigne une lettre de Julien l'Apostat, destinée à l'évêque de Pergame,

Pégase, apostat lui aussi. L'empereur le félicite parce qu'' "il n'avait rien fait de ce que les impies (comprenez : les fidèles chrétiens) ont coutume de faire, traçant sur leur front l'emblème du blasphémateur (comprenez : le Christ), pas plus qu'il n'avait eu pour lui (Julien) de sifflement dédaigneux, comme c'est leur usage, car en ces deuxactes consiste le plus haut degré de leur religion : adresser aux dieux des sifflements et tracer la croix sur leur front.33" Ainsi, sous l'empereur apostat, les chrétiens avaient conservé l'habitude, qui avait cours au temps des persécutions34 , de souffler leur mépris du démon et des idoles et de se signer le front.

Si la signation du front était la pratique générale des premiers chrétiens, elle ne fut pas cependant exclusive. En effet, au IIème siècle, les Odes de Salomon ainsi que Justin font allusion à un signe de croix sur le visage. Sans doute s'agit-il là d'une autre façon de faire mémoire du baptême. En effet, dès les premiers siècles, les adultes candidats à l'Illumination faisaient l'objet de nombreux exorcismes dans

lesquels le ministre accompagnait ses adjurations soit de l'imposition des mains, soit du signe de la croix tracé sur le front, les oreilles et les narines35. Nous entendrons reparler de cette pratique au XIII ème siècle, en Espagne.

Le signe de croix était tracé avec le pouce ou avec un seul doigt. On voit mal en effet comment, sur le petit espace du front, on pourrait se signer autrement.

D'ailleurs, les auteurs anciens qui décrivent l'acte de tracer le signe de la croix sur

 

30 H. E. III, III. Cf. aussi Greg. de Naz. Invect. 1,55.

31 Hippolyte de Rome, Tradition Apostolique, S.C. 11bis, p. 131, Cerf, 1968. Cf. la discussion de C. Vogel, art. cit., p.

41.

32 Tradition Apostolique, p. 79. Et non pas sputation. Cf. B. Botte, La sputation, antique rite baptismal?, in Mélanges

offerts à Mlle Ch. Morhmann, Utrecht, 1963, p. 196-201.

33 Julien, Opera, Ed. Hertlein, p. 604.

34 Cf. Martyrologe romain, 12 janvier : “Saint Saturus, martyr en Achaïe, lequel passant devant une idole, lui adressa

un sifflement, en même temps qu’il se signait le front ; l’idole s’écroula aussitôt, c’est pourquoi il fut décapité.”

35 Tradition Apostolique, 20, ed B. Botte, S.C.11 bis, p. 79-81. Au III ème siècle, un graffito en donne un autre

témoignage. Cf. Carcopino, de Pythagore aux apôtres, Paris, 1956, p. 94.

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certains objets, indiquent assez souvent qu'on se sert pour cela d'un seul doigt36. Il

nous paraîtrait, en la circonstance, plus naturel de se servir de la main tout entière,

mais tel n'est pas le cas. On peut en inférer que, s'il en est ainsi, c'est que l'on avait

l'habitude de se signer soi-même de cette façon. Si l'on se souvient, en outre, du fait que le signe de la croix évoquait d'abord le sceau baptismal accompli par le ministre avec un doigt37, on comprend que sa réitération par le fidèle ait conservé la même forme. Enfin, il semble que l'acte d'imprimer un sceau, de tracer ou d'inscrire,

s'exprime plus adéquatement par une action du doigt que par celle de la main.

 

Le signe de la croix constituant un puissant exorcisme, l'usage de le tracer sur des objets a été, dès les premiers temps, aussi familier aux chrétiens que celui de se signer eux-mêmes. Tertullien parle d'une femme chrétienne qui signe son lit avant de se coucher comme d'une chose tout à fait naturelle38, et les citations faites plus haut montrent que les chrétiens l'appliquaient sur la plupart des objets dont ils se

servaient.

La piété populaire tendit à faire du signe de croix un usage fréquent. On les multipliait sur soi. Ce n'est sans doute pas par hasard qu'Hippolyte de Rome donnait à ses lecteurs la précision suivante : "En te signant...ton corps est sanctifié

jusqu'aux pieds.39" Malgré ce rappel à la sobriété, on trouve au IVème siècle, le geste de signer le front, la bouche et le coeur40, usage que l'on retrouve dans la littérature spirituelle41 et qui s'est conservé jusqu'à nos jours, tant pour les prêtres que pour les fidèles, au cours de la liturgie latine, avant la lecture de l'Evangile.

Saint Ambroise de Milan est le théoricien d'une autre pratique. Nous remarquerons que, dans son explication du geste, il est moins fait référence à l'expérience baptismale qu'à une exigence morale de l'existence chrétienne. Peut-être sommes-nous là les témoins d'une évolution qui n'est pas sans conséquences."Nous avons le signe de la croix sur notre front, sur notre coeur et sur nos bras : sur notre

 

36 Epiphane parle d’un saint homme qui sanctifiait de l’eau “en faisant, sur le vase, avec son doigt, le signe de la croix.” (staurou sjagida dia tou idiou daktuliou) Adv. Haeres., XXX, 12. Sozomène, un demi-siècle plus tard, raconte commen l’évêque Donat “fit avec son doigt le signe de la croix en l’air et cracha sur le dragon.” Hist. Eccles., VIII, 28.

Jean Moschos nous apprend comment l’évêque Julien, fit trois fois avec son doigt le signe de la croix sur une coupe empoisonnée qu’il but ensuite sans dommage. “sjragidaV triton to pothrion tw daktulw autou”. Pré spirituel, c. XCIV.

Grégoire le Grand rapporte le récit suivant : “Le serviteur de Dieu Martyrius fit avec son doigt le signe de la croix sur des pains qui cuisaient dans la braise et lorsqu’on les retira, ils étaient marqués de l’emblème de la croix que le boulanger avait oublié de tracer.” Dialogues, I. II, P.L.,t. LXXII, col. 212.

37 Il est loisible, aussi, de se demander si cette façon de procéder n’aurait pas quelque relation avec la manière dont l’Ancien Testament prescrit au prêtre de faire avec un doigt (l’index) l’onction d’huile pour la purification des lépreux.

Lev.14,16 et 27.

38 Ad Uxorem II, 5 : “cum lectulum tuum signas.”

39 Hippolyte de Rome, ibid., p. 131.

40 Prudence : “Quand, appelé par le sommeil, tu gagnes ta chaste couche, aie soin que le signe de la croix marque ton front et ton coeur.” (Prudentius, Cathem. VI) Gaudence de Brescia formule le conseil complet : “Que la parole de Dieu et le signe du Christ soient sur ton coeur, sur tes lèvres, sur ton front, soit que tu te mettes à table, soit que tu ailles au bain, soit que tu prennes ton repos, que tu sortes, que tu entres, en temps de joie comme en temps de tristesse.”

(Gaudentius, De lect. evang., P.L., t. XX, col. 890).

41 Par exemple, Sophrone de Jérusalem, Vie de sainte Marie l’Egyptienne.

7

front, parce que nous devons toujours confesser Jésus-Christ ; sur notre coeur, parce  que nous devons toujours l'aimer ; sur nos bras parce que nous devons toujours travailler pour lui.42" Il est possible que cette tendance à multiplier sur soi les petits signes de croix ait pu conduire à des modifications dans la manière de se signer soi-même.

Ainsi, l'usage dont témoigne saint Ambroise de Milan de faire quatre croix, sur le

front, le coeur et les bras (on comprend difficilement autre chose que les épaules)

peut bien avoir été la préfiguration du grand signe de croix que nous connaissons et

qui tendra à remplacer tous les autres. La Vie de sainte Nino, illuminatrice de

l'Arménie, écrite au VIII ème siècle, montre que cette façon de faire lui était

familière43.

Ces évolutions locales qu'attestent les divers témoignages que nous venons d'évoquer, vont se cristalliser aux VII-VIII ème siècles à l'occasion de la crise monophysite et monothélite, objet d'intérêt théologique passionné. En effet, pour

protester contre les hérétiques monothélites qui donnaient au fait de n'user que d'un

seul doigt pour se signer, le sens d'une attestation publique de leur cacodoxie, les

orthodoxes firent la croix avec deux doigts, manifestant ainsi leur foi dans les deux

natures et les deux volontés du Christ. C'est sous cette forme que le signe de la croix passa aux slaves et qu'il y fut conservé jusqu'à la réforme du patriarche Nikon

(1652)44.

La manière de se signer apparaît ainsi complètement coupée du fait baptismal en tant que tel. La signation est devenue une protestation d'orthodoxie. Cela permet de comprendre que les fidèles aient préféré l'accomplir de façon bien visible, ce qui supposait un geste bien plus large qu'une petite croix sur le front. Un  unique grand signe de croix sur le corps, à la manière ambrosienne, remplaça les multiples petits.

Cette manière nouvelle de comprendre la signation, comme geste attestant la foi juste, permet aussi de saisir pourquoi, une fois la querelle monothélite apaisée, l'église grecque introduisit l'usage de se signer avec trois doigts en l'honneur de la sainte Trinité. Sans doute exprimait-on là le sentiment, par un retour à la tradition originelle, que l'identité du chrétien trouvait sa source et sa densité dans sa  relation à la Trinité sainte, puisqu'il était baptisé "Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit." Car il est fort probable que dès l'antiquité, bien que nous n'en ayons

 

42 Ambroise, Vie d’Isaac

43 A propos d’un miracle qu’elle opéra en rendant la santé à la reine du pays, il est écrit : “Saint Nino se mit à prier…Ensuite elle prit sa croix et en toucha la reine à la tête, aux pieds et aux épaules, en faisant le signe de la croix ; et aussitôt la malade fut guérie.” Voir Studia Biblica, t. V, p. 32. Cf. M. Tamarati, l’Eglise géorgienne, Rome, 1910,

p.187 et sv.

44 “Prétextant que l’Eglise russe doit aligner ses usages sur ceux de l’Eglise grecque, jugés plus vénérables parce que plus anciens, Nikon impose toute une série de réformes, commençant par interdire de se signer avec deux doigts pour adopter le signe avec trois doigts, conforme à la pratique grecque. Cette interdiction…jette le trouble dans tout le pays.”

B. Marchadier, Raskol, D.S., t.XIII, col.128.

8

aucun témoignage, certains aient accompagné leur signation de la formule

baptismale45. Cette manière de se signer à trois doigts deviendra progressivement

générale. Elle sera commune à l'orient et à l'occident, comme nous le verrons plus

loin, au début du douzième siècle.

 

 

Le grand signe de croix en Occident.

Tout donne à penser que si le grand signe de croix était d'un usage

courant en orient à partir du VIII ème siècle, il était aussi connu en occident bien que nous n'en trouvions pas de témoin avant la seconde partie du XII ème siècle. En effet, si le chroniqueur qui rapporte la mort de Charlemagne a une formule bien vague pour le décrire46, nous trouvons, par contre, toutes les précisions souhaitables dans le livre anglais intitulé Ancren Riwle (écrit vers 1160) où l'auteur dispense des conseils aux recluses, notamment sur les dévotions à pratiquer avant de prendre leur repos : "Dites : Christus vincit +, Christus regnat +, Christus imperat +, en faisant trois croix avec le pouce sur le front ; ensuite : Ecce crucem + Domini, fugite partes adversae : Vicit leo de tribu Juda, radix David, Alleluia. (Une grande croix, comme à Deus in adjutorium meum, en disant Ecce crucem Domini) ; ensuite quatre croix aux quatre cotés47, en disant ces quatre autres phrases : Crux + fugat omne malum. / Crux + est reparatio rerum. / Per crucis hujus signum + fugiat procul omne malignum. / Et per idem signum + salvetur quodque benignum. Enfin signez-vous vous-mêmes et aussi votre lit : In nomine Patris et Filiiet Spiritus Sancti. Amen."

 

Nul doute que la grande croix comme à Deus in adjutorium48 ne soit le grand signe de croix que nous connaissons49. Nous constatons qu'en Occident, au moins jusqu'au XIIIéme siècle, les formes de la dévotion mêlaient le grand signe de croix à d'autres petits, faits à la manière antique sur certaines parties du corps, en guise de protection, et d'autres enfin tracés en l'air pour éloigner les esprits mauvais.

Il n'en reste pas moins que le grand signe de croix, du front à la poitrine et aux épaules, a acquis progressivement une place prépondérante, accompagné qu'il

 

45 Cette probabilité se fonde sur le fait que la Tradition Apostolique prescrivait aux prêtres et aux évêques : “En toutes bénédictions, qu’on dise : Gloire à Toi, Père et Fils avec le Saint-Esprit dans la sainte Eglise, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles, Amen!” Hippolyte de Rome, Tradition Apostolique, S.C. 11bis, Cerf, 1968, p. 55.

46 “Etendant sa main droite avec le peu de force qui lui restait, il imprima le signe de la sainte croix sur son front et sur sa poitrine, et signa tout son corps.”-“Extensa manu dextera virtute qua poterat signum sanctae crucis fronti imprimens et super pectus et omne corpus consignavit.” (P.L., CVI, col. 410).

47 On pourrait en effet penser que les quatre croix sur les quatre côtés sont faites aux quatre points cardinaux, et ce, d’autant plus, qu’il s’agit d’invoquer la protection de la croix contre le mal et de mettre en fuite le démon qui, comme le dit l’office latin des complies, “circuit quaerens quem devoret.” (1P.5,8).

48 Ce verset de psaume sert de bénédiction initiale à l’office des heures dans la liturgie latine.

49 Un autre passage du même livre nous le confirme par une description plus détaillée : “Levez-vous et dites Domine labia mea aperies, et faites le signe la croix sur votre bouche avec le pouce, et au Deus in adjutorium meum faites une grande croix avec les trois doigts depuis le haut du front jusqu’au bas de la poitrine.”

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était, à l'occasion, de l'invocation de la sainte Trinité, comme nous venons de le voir

plus haut.

 

 

La manière de se signer en Occident.

Aelric, un auteur d'homélies, écrites vers 1100, indique à ses auditeurs que "l'on doit se signer avec trois doigts à cause de la sainte Trinité." Voici comment le pape Innocent III50 s'exprime à ce sujet : "Le signe de la croix doit se faire avec trois doigts, parce qu'on le trace en invoquant la Trinité, dont le prophète dit : Il a soutenu sur trois doigts la masse de la terre51. Il est tracé de haut en bas, et est ensuite coupé de droite à gauche, parce que Jésus-Christest descendu du ciel en terre et a passé des Juifs aux Gentils. Certains, cependant, font le signe de la croix de gauche à droite, parce que nous devons passer de la misère à la gloire, tout comme le Christ a passé de la mort à la vie, et du séjour des ténèbres au paradis…52"

 

Quelques années plus tard, un évêque espagnol, Luc de Tuy, écrit : "une

question se présente concernant le signe de la croix, si, lorsque les fidèles font le

signe de la croix sur eux-mêmes ou sur d'autres, la main doit se diriger de gauche à

droite ou de droite à gauche. A quoi nous répondons, selon ce que nous croyons et

tenons loyalement, que les deux méthodes sont toutes deux bonnes, toutes deux

saintes, toutes deux aptes à surmonter la puissance de l'ennemi ; pourvu seulement

que la dévotion du chrétien en fasse usage avec la simplicité catholique. Toutefois,

voyant que plusieurs s'efforcent, dans leur présomption, de supprimer l'une de ces

deux méthodes, et soutiennent que l'on ne doit pas faire passer la main de gauche à droite, selon ce que nous avons appris de nos pères, nous allons dans une intention charitable, dire quelques mots à ce sujet.

 

En effet, lorsque Notre Seigneur Jésus- Christ, pour racheter le genre humain, bénit miséricordieusement le monde, il vint à nous du Père, il vint dans le monde, il descendit, à gauche pour ainsi dire, aux enfers ; et, montant aux cieux, il est assis à la droite de Dieu. Or, voila précisément ce que tout fidèle chrétien semble retracer, lorsque, signant sa face du signe de la croix, il élève trois doigts étendus à la hauteur de son front en disant : In nomine Patris, les abaisse ensuite jusqu'au menton en disant : et Filii, les porte alors sur la gauche en disant : Et spiritu sancti, et enfin sur sa droite en prononçant : Amen53"

Outre la particularité propre aux espagnols de signer leur visage selon l'antique tradition dont nous avons parlé plus haut, on aura noté le fait que les deux textes cités sont d'un esprit bien différent. Le premier semble considérer qu'il est normal de se signer de droite à gauche (sans pour autant déprécier ou interdire l'usage

 

50 Lothaire de Segni, pape (8 jan.1198-16 juillet 1216). Etudes à Paris, élu à 37 ans, remarquable par sa diplomatie.

51 Is 40, 13.

52 Innocent III, De sacro altaris mysterio, I, II, chap. XLV.

53 Lucas Tudensis, De altera vita, Adversus albigentes, I. II, chap. XV.

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inverse dont l'auteur ne dit pas comment il s'est introduit). Innocent III se contente

d'attribuer une signification spirituelle différente aux deux manières de faire.

La seconde citation, par contre, loue les deux manières de faire, mais il est montré que ceux qui les pratiquent ne coexistent plus pacifiquement : les tenants de la manière ancienne (sans doute devenus à ce moment minoritaires) sont dénoncés

comme ayant une attitude offensive à l'égard de ce qui est, de fait, une innovation54,

mais qui doit être assez ancienne pour que Luc de Tuy la considère comme la

tradition reçue de ses pères. Indiquant sa préférence, il attribue à cet usage, et à cet usage seulement, une signification spirituelle semblable à celle que l'on trouve chez Innocent III.

Nous pouvons donc dire que, dans la manière de se signer, une lente évolution s'est accomplie en occident du VIII ème au XIII ème siècle. L'innovation de se signer de gauche à droite devenant peu à peu l'usage courant sans que la hiérarchie s'en alarme. On peut même dire que la signation de droite à gauche, si elle est souvent mentionnée sans être blâmée, n’est pour autant jamais positivement recommandée.

Comme nous venons de le dire, les tenants de la pratique ancienne

étaient très minoritaires au XIII ème siècle. Par la suite leur nombre déclina encore

au point que certains liturgistes du XIV ème55 et du XVI ème siècle56, tout en

affirmant l’antiquité et la dignité de l’ancienne manière de faire, pratiquaient euxmêmes la nouvelle.

On aura remarqué que, dans tous les textes cités, le grand signe de la

croix se fait avec les trois doigts. On s'est demandé à quelle date l'usage occidental de se signer à main ouverte s'était introduit. Dom S. Baümer57 affirme que l'influence

des Bénédictins et de leurs missionnaires introduisit cette manière de faire au VIII

ème siècle. De son coté H. Leclercq affirme : "Dans l'église latine, un changement

s'opéra au XIII ème siècle et on adopta l'usage moderne qui consiste à tenir la main

ouverte, tous les doigts joints...58" Nous serions bien en peine de départager les deux

 

54 Il nous faut, là encore, avouer notre ignorance de la cause de cette innovation. Nous avons vainement cherché un fondement historique aux explications qui ont cours dans certains milieux scolaires orthodoxes (les barbares du VIII ème siècle se seraient signés de gauche à droite en suivant des yeux les missionnaires qui les bénissaient de droite à gauche).

55 Archidiaconus (Guy de Bayso), Rosarium sur le Decretum Gratiani, glose sur la pars prima, Dist. XI, can.5, Ecclesiasticarum.

56 “Et quoiqu’il y ait une grande controverse entre des auteurs renommés pour savoir si l’on doit toucher l’épaule gauche avant l’épaule droite (ce qu’affirment une glose en ma possession et un cardinal de très grande autorité) ; ou au contraire l’épaule droite avant l’épaule gauche (ce que soutiennent l’Archidiacre, Dominique et un autre cardinal) ; pour ma part, je me range à l’avis de la glose, et c’est ainsi que je fais moi-même et que font beaucoup d’autres, ce que l’Archidiacre reconnaît également. Toutefois je suis loin de regarder la pratique opposée comme mauvaise; car ni l’une

ni l’autre ne sont prescrites ni défendues par aucune loi humaine ou divine, et il y a de bonnes raisons en faveur de l’une et de l’autre, comme je l’ai déclaré dans mes leçons à Salamanque sur cette glose, et que je l’ai consigné par écrit.” Navarre (Martin Azpilcueta), Commento o repeticion del capitulo “Quando”, De Consignatione, Dist. I,

Coïmbra, 1550, p.420.

57 Kirchenlexikon, T. VII, col.1138.

58 D.A.C.L., Croix, t.III, 2, col.3143.

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savants auteurs. Après tout, cette manière de faire a peut-être commencé comme le décrit Dom. Baumer, mais de façon moins universelle qu'il ne le prétend, et ne s'est propagée que lentement jusqu'à devenir majoritaire au cours du treizième siècle. Cela expliquerait pourquoi ni Photios ni Michel Cérulaire ne reprochent cette pratique aux latins. Il ne leur en sera fait grief que dans la seconde partie du XI ème siècle59.

En dépit de cela, Innocent III et Luc de Tuy recommandent la signation à trois doigts et ne signalent pas la pratique à main ouverte.

Quant à la raison pour laquelle s'est introduite cette pratique, nous l'ignorons. Et il semble bien que les bénédictins du XIV ème siècle (si leurs prédécesseurs sont bien les initiateurs de cette coutume) en avaient eux-mêmes perdu la mémoire puisqu'ils prescrivaient aux novices de procéder à la manière ancienne, avec les trois doigts60.

 

 

Pour en finir.

 

L'histoire de la signation ne s'arrête pas, bien sur, au XIV ème siècle.

Même si les règles générales de son accomplissement sont désormais fixées dans des traditions différentes en orient et en occident, dans chacune d'elles, la piété des

fidèles ou leur tempérament national n'a pas manqué de les assortir de quelque

originalité. Il n'est pas ici question de porter un jugement sur ces pratiques, mais de

constater qu'elles existent. C'est ainsi qu'en occident nous voyons, par exemple, dans les pays de culture hispanique de curieux développements qui méritent d'être

rapportés61 : "Le pieux espagnol fait d'abord avec le pouce un petit signe de croix sur son front, ses lèvres et sa poitrine, en disant : Par le signe + de la sainte croix, de nos + ennemis libère nous, Seigneur + notre Dieu. Vient alors la grande croix, faite avec ampleur, la main descendant bien au-dessous de la poitrine,accompagnée des paroles:

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen....Enfin d'après l'usage...l'enfant

espagnol, et aussi de nombreux adultes, ajoutent une petite cérémonie qui, pour le

spectateur semble consister en ce qu'ils baisent leur pouce. En réalité, c'est l'acte de baiser la croix sommairement formée en plaçant le pouce croisé sur l'index..."

Les églises orthodoxes montrent, elles aussi, de notables différences, et cela au point que, à la manière de se signer, on peut reconnaître la nationalité des

 

59 Le traité anonyme “Contra francos” attribué à tort au patriarche Photios, fut traduit en latin au XII ème siècle par Hugues Ethérien et énumère 28 accusati ons contre les pratiques latines dont deux nous intéressent : “En entrant dans l’église, ils (les latins) se prosternent la face contre terre pour prier, ensuite, faisant la signe de la croix avec un seuldoigt, ils se relèvent et achèvent leur prière de cette façon.” “Ils se signent avec leurs cinq doigts, je ne sais trop comment et ils se signent ensuite la face avec le pouce.” M. Jugie, Theologia dogmatica christianorum orientalium, t.

1, p. 367-372.

60 A. Boudinhon, dans l’article cité, signale ce paradoxe : Un recueil bénédictin du XIV ème siècle provenant de l’abbaye de Canterbury, enseigne aux novices à se signe ainsi : “Qu’alors le maître des novices apprenne à chacun d’eux à faire le signe de la croix, qui est tracé avec les trois premiers doigts de la main droite, directement du sommet de la tête quasi jusqu’aux pieds, et de l’extrémité de l’épaule gauche jusqu’à celle de l’épaule droite.” Consuetudinary of St Augustine’s, Canterbury, I, p. 402, H. Bradshaw Society.

61 Cf. A. Boudinhon, art. cit., p.35.

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fidèles. L'immense signe de croix russe accompagné d'une profonde inclinaison du

corps diffère autant du triple petit balayage pectoral grec conclu par un coup sur la

poitrine que du signe de croix latin.

On l'aura compris. Nous n'avons pas à juger des pratiques qui relèvent de

la piété particulière des fidèles et du génie de leur peuple, mais à vérifier nos propres usages. Si, par habitude, ils ont dégénéré en simples signaux de reconnaissance confessionnels ; si, par peur, ils se sont dévoyés en rituel magique, il nous reviendra de nous convertir à notre propre baptême et de retrouver en lui la puissance de l'amour vivant qui donne l'énergie à nos signes de croix. Mais cette question spirituelle et pastorale déborde le cadre étroit de notre essai.

 

Au courageux lecteur qui a eu la patience de nous suivre jusqu'ici, il ne

nous reste plus qu'à conseiller vivement ce que l'Ancren Riwle prescrivait aux

recluses pour le temps de leur repos : "Au lit, autant que vous le pouvez, ne faites

rien, ne pensez à rien, mais dormez ."

 

B i b l i o g r a p h i e .

D.A.C.L., H. Leclercq, Croix, t.III, 2.

The encyclopedia of religion, Cross (J. Ries), t.IV, 1987.

B.Bagati, Osservatore Romano, 6 août 1960.

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B. Botte, Un passage difficile de la tradition apostolique sur le signe de la croix, RAM 27,1960, p.

5-19.

A.Boudinhon, Sur l'histoire du signe de la croix, Revue du clergé français, t.72, 1912.

J. Carcopino, De Pythagore aux apôtres, Paris, 1956.

J. Danielou, La charrue symbole de la croix, Recheches de Science Religieuse, t.42, 1954.

J. Danielou, Les symboles chrétiens primitifs, Seuil, 1963.

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P. Erny, Le signe de la croix chez Tertullien, Présence Orthodoxe, 1988, 79, p.19-28.

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A. M. Roguet, Du signe de la croix et de son bon usage, RAM 27, 1960, p. 144-150.

H. Rondet, La croix sur le front, Recherches de science religieuse, 42, 1954.

M. Sulzberger, Le symbole de la croix et les monogrammes de Jésus…, Byzantion, II, 1925, p.362

et sv.

M. Tamarati, l’Eglise géorgienne, Rome, 1910.

C. Vogel, La signation dans l’Eglise des premiers siècles, La Maison-Dieu, 75,1963.

13

G. Zapata, Del olvidio de la cruz a su presencia en la historia, Theologica Xaveriana, col. 1986,

n°81, p. 405-422.

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Published by oecuménisme dans la Paroisse de château-Gontier
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